À Bukavu, le savon de la résilience : Munyaka Alpha, entrepreneur contraint au silence par la guerre

Munyaka Alpha
Munyaka Alpha, jeune entrepreneur dans la fabrication des savons

Dans un petit atelier de la commune d’Ibanda, à Bukavu, l’odeur des huiles essentielles et du savon fraîchement moulé a fini par se taire. Là où, il y a encore quelques mois, Munyaka Alpha transformait des matières premières locales en produits d’hygiène, il ne reste aujourd’hui qu’un silence pesant. La guerre, encore une fois, est passée par là.

Jeune entrepreneur, formateur et coach en entrepreneuriat, Alpha a dû suspendre ses activités de savonnerie artisanale à cause de la dégradation de la situation sécuritaire dans l’Est de la République démocratique du Congo. Une décision douloureuse pour celui qui avait fait de la propreté, de l’autonomie économique et de la résilience sa raison d’être.

« L’insécurité autour de notre unité de production a bloqué l’approvisionnement, freiné la production et fragilisé toute l’entreprise », confie-t-il, la voix lourde. « Avec la baisse du pouvoir d’achat, même les rares clients hésitent désormais. »

Munyaka Alpha et son Associé
Munyaka Alpha et son Associé

Du droit à la savonnerie

Rien ne prédestinait pourtant ce diplômé de l’Université catholique de Bukavu, titulaire d’un master en droit privé et judiciaire, à fabriquer du savon. Mais Alpha est de cette génération de jeunes Congolais qui refusent d’attendre que l’emploi tombe du ciel.

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C’est avec les économies issues de sa bourse d’études, alors qu’il était encore étudiant en troisième année de graduat, qu’il achète peu à peu ses premiers équipements.

« Je n’avais pas de gros moyens. J’ai commencé petit, en investissant progressivement dans les matières premières, les outils et les tests de formulation. Cela m’a permis d’apprendre, de corriger et d’améliorer la qualité. »

En 2019, il cofonde Mich&Al Company, avant de créer, deux ans plus tard, sa propre entreprise : Haut-Congo Business, spécialisée dans la fabrication de savons écologiques et de détergents liquides à base d’huiles locales.

Sa marque, il la baptise « Usafi Wetu » (“Notre propreté”) en swahili. Un nom qui lui ressemble. Méticuleux, presque maniaque de la propreté, Alpha voit dans la savonnerie bien plus qu’un business : un outil de santé publique et de dignité.

Les savons produits par Munyaka Alpha
Les savons produits par Munyaka Alpha

Au fil des années, son activité prend une autre dimension. Coach-formateur pour RDC Entreprise Développement à Kinshasa et assistant pédagogique du projet Formation, Entrepreneuriat et Emploi (IECD–ENABEL), Alpha transmet son savoir à la jeunesse.

Plus de 200 jeunes et femmes ont déjà été formés à la fabrication et à la commercialisation du savon, à la gestion d’entreprise et à la création de produits viables.

« La savonnerie est stratégique. Elle répond à un besoin vital — l’hygiène — tout en restant accessible. Elle permet de créer de la valeur localement et d’autonomiser les jeunes et les femmes. »

Ses efforts lui valent plusieurs reconnaissances dans des concours et foires entrepreneuriales, avec l’appui de structures comme Festival Amani, Rawbank, Youlima, JA Africa ou encore Orheol.

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Grâce à son activité, Alpha parvient à subvenir à une partie de ses besoins, tout en réinvestissant dans son entreprise et en générant des revenus à travers les formations et le coaching.

La guerre comme coup d’arrêt

Mais dans l’Est congolais, aucun projet n’est jamais à l’abri. La recrudescence de l’insécurité a fini par mettre Haut-Congo Business à genoux.

Approvisionnements bloqués, production à l’arrêt, clients appauvris : la chaîne économique s’est rompue.

« Nous avons dû suspendre temporairement nos activités. C’est une situation extrêmement difficile, mais nous gardons espoir. »

Rêver malgré tout

Malgré l’adversité, Munyaka Alpha n’a pas renoncé à ses ambitions. Il rêve d’une production semi-industrielle, d’une expansion vers Goma, Kisangani, le Kongo Central et Kinshasa, et surtout d’un centre de formation permanent pour la jeunesse.

Sa vision reste intacte : allier production, formation, entrepreneuriat et impact social.

Aux jeunes de Bukavu et d’ailleurs, il lance un message simple.

« N’attendez pas de gros financements. Commencez petit, mais sérieusement. Formez-vous avant d’investir. »

Et aux organisations d’appui : « Investissez dans le coaching de proximité et dans les initiatives locales. L’entrepreneuriat est un outil de résilience, de paix et de transformation sociale. »

À Bukavu, le savon de Munyaka Alpha ne mousse plus pour l’instant. Mais sa détermination, elle, reste intacte. Dans un pays où la guerre détruit tant de rêves, certains jeunes continuent pourtant de fabriquer, goutte après goutte, leur avenir.

Suzanne Baleke

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