Sud-Kivu : Ebola face aux élites sans boussole (Editorial)

Ebola

Ebola est déjà au Sud-Kivu. Pas demain. Pas « aux portes ». Pas dans les rumeurs des réseaux sociaux. Pas dans les projections « alarmistes » des organisations internationales. Non. Le virus est déjà là. Des cas positifs ont été officiellement déclarés. Des contacts sont suivis. Des alertes sanitaires se multiplient. La province est désormais entrée dans la zone rouge d’une menace mortelle capable de transformer chaque négligence politique en catastrophe humaine.

Et pourtant…

Pendant que l’ombre d’Ebola s’étend lentement sur une province déjà saignée par la guerre, la pauvreté et les déplacements massifs, les dirigeants politiques du Sud-Kivu offrent un spectacle de foire indigne d’une région en détresse.

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À Uvira, siège provisoire des institutions provinciales, ce ne sont ni les réunions sanitaires d’urgence, ni les stratégies communautaires de prévention, ni les plans de riposte qui occupent les esprits. Non. Là-bas, l’énergie semble concentrée sur une autre obsession : le pouvoir, les postes, les intérêts, les réseaux, les équilibres politiques… et surtout l’argent.

Toujours l’argent.

Le triste théâtre politique autour de la motion de censure contre le gouverneur Jean-Jacques Purusi a fini par exposer au grand jour une vérité que beaucoup murmuraient déjà à voix basse : une partie de la classe dirigeante du Sud-Kivu semble avoir perdu le sens même de l’urgence historique.

Pendant qu’Ebola avance, eux avancent vers Kinshasa.

Pendant que les populations s’interrogent sur leur survie, eux s’interrogent sur les rétrocessions.

Pendant que les médecins parlent de prévention, eux parlent de motions, de signatures, d’équilibres politiques et de partage d’influence.

Le plus choquant n’est même plus la crise politique elle-même. Après tout, les contradictions institutionnelles existent partout. Non. Le scandale, c’est le timing. Le scandale, c’est cette indécence politique dans un contexte où une maladie hémorragique mortelle menace déjà les populations.

Comment des dirigeants peuvent-ils se livrer à des guerres de prestige alors qu’Ebola est officiellement déclaré dans leur propre province ?

Comment peut-on consacrer autant d’énergie à des querelles de couloirs quand une épidémie exige mobilisation, discipline et leadership ?

Comment expliquer qu’au moment où le Sud-Kivu devrait respirer au rythme de la prévention sanitaire, ses responsables politiques préfèrent respirer l’odeur du pouvoir ?

La province brûle, mais ses élites jouent aux équilibristes sur les braises.

Et ce qui dérange encore davantage, c’est ce contraste devenu visible aux yeux de tous.

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À Bukavu et à Goma, dans les zones contrôlées par le M23, les autorités de fait ont rapidement placé Ebola parmi les priorités visibles : restrictions de rassemblements, communication sanitaire, dispositifs de prévention, messages communautaires, annonces autour des quarantaines, contrôle des mouvements.

Cela ne signifie pas que tout y est parfait. Loin de là. Mais au moins, une réalité saute aux yeux : la menace semble prise au sérieux.

Pendant ce temps, du côté des institutions officiellement reconnues par Kinshasa, basées à Uvira, le silence sanitaire est presque assourdissant. Comme si Ebola concernait une autre planète. Comme si le virus allait demander l’autorisation aux députés provinciaux avant de traverser les territoires encore sous contrôle gouvernemental.

Quelle tragique légèreté.

Quelle insupportable complaisance.

Le plus amer dans cette situation, c’est cette impression persistante que beaucoup de ces batailles politiques ne tournent finalement qu’autour du « mangeoire ». Derrière les grands discours sur la gouvernance, derrière les accusations de détournement, derrière les motions de censure et les « actes d’engagement », beaucoup de citoyens voient surtout des hommes politiques occupés à se disputer les restes d’une province déjà mutilée par la guerre.

Le Sud-Kivu saigne, mais certains semblent encore chercher où planter leur tuyau pour aspirer les dernières gouttes de ressources publiques.

Car il faut appeler les choses par leur nom : cette agitation permanente sent le fric à plein nez.

Une province amputée économiquement. Des territoires stratégiques occupés. Des recettes effondrées. Une administration déplacée. Et malgré cela, les appétits politiques restent féroces, comme des vautours tournant autour d’un cadavre encore chaud.

Les députés s’agitent souvent lorsqu’ils soupçonnent l’arrivée d’une rétrocession depuis Kinshasa. Les accusations fusent. Les alliances se défont. Les fidélités changent selon les intérêts du moment. Pendant ce temps, les hôpitaux manquent d’équipements, les structures sanitaires restent fragiles et les communautés demeurent sous-informées face à Ebola.

C’est une faillite morale. Une faillite de conscience. Une faillite du leadership.

L’histoire retiendra peut-être qu’au moment où Ebola réapparaissait dans l’Est du Congo, certains dirigeants du Sud-Kivu étaient trop occupés à régler leurs comptes politiques pour regarder la réalité sanitaire en face.

Le virus, lui, n’attendra pas la fin de leurs négociations.

Il ne suspendra pas sa propagation parce que vingt-cinq documents de réconciliation ont été signés dans des salons climatisés de Kinshasa.

Ebola ne connaît ni majorité provinciale, ni opposition, ni plateforme politique.

Il frappe. Silencieusement. Méthodiquement.

Et souvent là où les dirigeants ont préféré la distraction à l’anticipation.

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Aujourd’hui, le Sud-Kivu a besoin d’hommes d’État. Pas de marchands de pouvoir. Il a besoin d’une mobilisation sanitaire totale. Pas de querelles de positionnement. Il a besoin d’autorités capables d’inspirer confiance à une population déjà traumatisée par la guerre et l’instabilité.

Car une province dirigée par des élites absorbées par leurs rivalités devient comme un navire sans capitaine au milieu d’une tempête sanitaire.

Et le plus cruel, c’est que pendant qu’ils se disputent le gouvernail… Ebola, lui, monte déjà à bord.

Honneur-David Safari

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