La décision du Ministre national des Mines de suspendre, pour une durée de trois mois, toutes les activités minières dans les territoires de Mwenga et Shabunda, au Sud-Kivu, suscite déjà une vive inquiétude au sein des populations locales et des acteurs du secteur extractif.
Dans ces deux territoires fortement dépendants de l’exploitation artisanale de l’or et de la cassitérite, plusieurs observateurs dénoncent une mesure prise sans étude d’impact préalable ni concertation avec les communautés concernées.
Cette suspension intervient dans un contexte particulièrement tendu dans l’Est de la République démocratique du Congo, marqué par l’insécurité persistante et les affrontements armés dans plusieurs zones du Sud-Kivu, notamment autour de Mwenga, Shabunda et Kamituga.
Sur le terrain, la décision est perçue par de nombreux habitants comme une menace directe contre la survie économique de milliers de familles vivant essentiellement des activités minières artisanales.
À Kamituga, cité historiquement minière, comme dans plusieurs autres localités telles que Lugushwa, Matili, Kigulube ou Mulungu, les activités minières constituent la principale source de revenus pour la majorité des ménages.
Pour Jeff Mwenyemali, chercheur indépendant en droit minier et consultant en gouvernance des industries extractives, cette mesure constitue « une grave erreur politique et administrative ».
« Avant de suspendre, il fallait diagnostiquer. Qui a été consulté ? Le SAEMAPE ? Le CEEC ? Le CAMI ? Les coopératives locales ? Les négociants ? Rien de tout cela. Un ministre ne peut pas prendre une telle décision sans une cartographie réelle du secteur », déclare-t-il.
Selon cet expert, l’exploitation artisanale représente aujourd’hui le seul véritable moteur économique dans plusieurs agglomérations minières du Sud-Kivu.
« Cette décision est populicide. Les populations n’ont pas d’autre alternative. Tant que l’État n’aura pas proposé un plan de reconversion ou un accompagnement social, la suspension restera lettre morte sur le terrain », prévient-il.
L’arrêté ministériel soulève également des inquiétudes au niveau juridique et opérationnel. Plusieurs acteurs du secteur reprochent au texte de ne pas distinguer clairement les différentes formes d’exploitation minière présentes dans la région.
Les exploitations artisanales, semi-industrielles et industrielles semblent concernées indistinctement, y compris certaines entreprises légalement établies comme Kamituga Mining ou Lugushwa Mining, ainsi que plusieurs sociétés minières chinoises actuellement engagées dans des discussions autour des cahiers de charges communautaires.
Pour Jeff Mwenyemali, cette imprécision risque d’aggraver davantage l’informalité dans le secteur.
« On punit tout le monde sans distinguer les responsabilités. C’est inefficace et contre-productif », estime-t-il.
Si plusieurs voix reconnaissent la nécessité de réformer le secteur minier à Mwenga et Shabunda, notamment face aux dénonciations récurrentes de fraude, d’exploitation illicite et d’absence de traçabilité des minerais, de nombreux acteurs appellent néanmoins à une approche plus inclusive.
« Les réformes doivent être discutées avec les bénéficiaires et les premiers concernés. On ne construit pas une bonne gouvernance par décret vertical », insiste le chercheur.
Celui-ci plaide notamment pour la formalisation des exploitants artisanaux, le renforcement de la transparence dans la gestion des ressources minières ainsi qu’une meilleure implication des coopératives locales dans les réformes envisagées.
Dans plusieurs agglomérations minières du Sud-Kivu, la crainte d’une crise sociale se fait déjà sentir. Des habitants redoutent une montée du chômage, une baisse des activités commerciales ainsi qu’une aggravation de l’insécurité dans une région déjà fragilisée par les conflits armés.
Certains observateurs estiment par ailleurs que les mesures de suspension auraient dû viser prioritairement les entreprises impliquées dans l’exploitation illégale des minerais et accusées par des communautés locales de destruction de l’environnement, de déforestation, de profanation des tombes et de destruction des champs agricoles.
En attendant l’arrivée annoncée d’une mission de contrôle de l’Inspection générale des Mines, plusieurs habitants espèrent que le gouvernement reverra rapidement cette décision afin d’éviter une paralysie économique dans ces territoires miniers du Sud-Kivu.
