Frederic Mousseau : « La ruée sur les minerais pose de nombreuses questions pour la RDC » (Interview)

Frederic Mousseau

Dans son nouveau rapport intitulé « Ruée sur les minerais, une guerre contre les peuples et la planète », l’Oakland Institute interroge les enjeux de cette course mondiale aux ressources et ses conséquences pour les pays qui disposent d’importantes réserves minières. Alors que la RDC se retrouve au cœur d’une ruée mondiale vers les minerais stratégiques, les promesses de développement et de prospérité soulèvent aussi de nombreuses interrogations. Dans cette interview accordée à Jean-Luc M., Frederic Mousseau, directeur des politiques à l’Oakland Institute, revient sur les enjeux de cette course aux ressources, ses conséquences pour les populations et l’environnement, ainsi que les questions soulevées par le partenariat stratégique entre la RDC et les États-Unis. (Interview)

Jean-Luc M. : Bonjour Frederic Mousseau. Vous êtes directeur des politiques à l’Oakland Institute, basé à Oakland, en Californie. Votre institut vient de publier un nouveau rapport intitulé « Ruée sur les minerais, une guerre contre les peuples et la planète ». Que montre ce rapport ?

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Frederic Mousseau : L’Institut vient de publier un nouveau rapport qui s’appelle « Ruée sur les minerais, une guerre contre les peuples et la planète ».

Et ce rapport est centré sur la course actuelle aux minerais à laquelle on assiste depuis un certain nombre d’années, et en particulier au mythe selon lequel cette course effrénée à l’exploitation minière serait nécessitée par la crise climatique et le besoin des énergies de transition.

La première chose que montre notre rapport, c’est que plus de 70 % des minerais qui sont extraits actuellement ne vont pas aux énergies de transition, mais sont en fait utilisés par tout un tas d’industries, du numérique, de l’armement et toute autre technologie du XXIe siècle.

Jean-Luc M. : Que signifie ce constat pour les pays et les communautés qui sont confrontés aujourd’hui à l’expansion de l’exploitation minière ?

Frederic Mousseau : C’est important parce que beaucoup de pays et de communautés qui, aujourd’hui, résistent à l’expansion de l’extraction sont confrontés à cet argument de « c’est nécessaire pour la planète », alors qu’en fait il n’en est rien.

Ce qui est important aussi de constater, c’est qu’avec cette course, notamment par rapport au fait que beaucoup de ces minerais sont stratégiques pour des pays comme les États-Unis, pour leurs industries et, en particulier, l’industrie de l’armement, la priorité donnée à l’extraction minière est devenue la première des grandes priorités.

On a vu que les États-Unis, dans les premiers jours de la guerre contre l’Iran, étaient soudain à court de munitions et appelaient les industries à réapprovisionner d’urgence en minerais leurs usines pour ne pas manquer d’armes.

Jean-Luc M. : Pourquoi les minerais sont-ils devenus un enjeu aussi stratégique pour les grandes puissances ?

Frederic Mousseau : Cet aspect très stratégique des minerais fait que les États-Unis et d’autres pays, notamment la Chine, sont prêts à tout pour contrôler ou prendre l’accès aux minerais.

Pour les États-Unis, c’était évidemment une grande priorité puisqu’aujourd’hui la Chine contrôle en gros 80 % de l’exploitation minière, en particulier pour les minerais critiques.

Tout ça, c’est important globalement, mais c’est important en particulier pour le Congo, la RDC, puisque le pays est au cœur de cette ruée mondiale avec les réserves qu’on connaît de 70 % du cobalt, de beaucoup de cuivre et énormément d’autres minerais tels que le coltan, etc.

Jean-Luc M. : Pour la RDC, qui possède d’importantes réserves minières, cette ruée mondiale peut-elle être considérée comme une bonne nouvelle ?

Frederic Mousseau : Certains peuvent se dire que finalement c’est peut-être une bonne nouvelle pour notre pays puisqu’on a tous ces minerais qui sont là, on va pouvoir les extraire, les vendre et grâce à ça obtenir des revenus et développer le pays.

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Alors, c’est peut-être pas une si bonne nouvelle que ça puisque la ruée en question pose de nombreuses questions pour la RDC.

On a eu beaucoup d’espoir créé, suscité suite à l’accord de partenariat stratégique entre le Congo et les États-Unis, mais cet accord pose de nombreuses questions.

Jean-Luc M. : Quelles sont les premières questions que pose, selon vous, cet accord de partenariat stratégique entre le Congo et les États-Unis ?

Frederic Mousseau : La première de ces questions, c’est qu’il favorise les entreprises, les compagnies minières, mais ne dit quasiment rien sur les communautés, sur le partage équitable des revenus.

Il ne dit rien non plus sur les protections environnementales nécessaires ni sur les compensations ou les mesures qui peuvent être mises en œuvre pour les dommages déjà causés à la population par des décennies d’exploitation minière.

On sait que dans beaucoup de provinces du pays, on a des maladies très graves qui sont liées à l’exploitation minière, à la pollution des cours d’eau, à la pollution toxique des terres.

Et aujourd’hui, ces effets de l’exploitation sont passés complètement sous silence dans les accords que le gouvernement passe avec les États-Unis.

Jean-Luc M. : Vous soulevez également des préoccupations concernant la constitutionnalité même de cet accord. De quoi s’agit-il ?

Frederic Mousseau : L’accord de partenariat stratégique, en outre, pose de graves questions contre la constitutionnalité même de l’accord, puisqu’il pourrait nécessiter une révision de la Constitution.

D’ailleurs, l’année dernière, plusieurs défenseurs des droits humains et des avocats congolais ont porté plainte à la Cour constitutionnelle pour mettre en cause la constitutionnalité de cet accord.

Jean-Luc M. : Ces interrogations sur l’accord sont-elles également soulevées aux États-Unis ?

Frederic Mousseau : On a vu aux États-Unis, pas plus tard que la semaine dernière, plus de 54 membres du Congrès qui ont écrit à l’administration Trump, en particulier pointant l’accord avec le Congo, en pointant le manque de transparence sur les contreparties ou les détails de cet accord et en posant des questions très sérieuses sur l’impact de l’exploitation minière ou de l’intensification de l’extraction sur l’environnement et sur les populations dans le pays.

Jean-Luc M. : En 2019, le président Tshisekedi parlait de la « revanche du sol sur le sous-sol ». Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette ambition ?

Frederic Mousseau : Au Congo, tout le monde se souvient, c’était en 2019, il y a sept ans déjà, du président Tshisekedi qui parlait de la revanche du sol sur le sous-sol. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

Aujourd’hui, on a l’impression que le président mise tout sur l’extraction et le pays est très vulnérable par rapport au prix des minerais, mais aussi par rapport à toutes les importations de nourriture.

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On a des milliards de dollars d’importation qui doivent être faits chaque année.

Et on se demande où est passée l’agriculture, où sont passés les paysans congolais dans la politique du président Tshisekedi.

Jean-Luc M. : Quels sont les risques d’une telle orientation pour les populations congolaises et les générations futures ?

Frederic Mousseau : Alors, il est vraiment urgent pour le Congo de remettre cette revanche et l’intérêt des populations et des futures générations au cœur de la politique, parce que même si aujourd’hui on peut avoir des revenus à court terme, cette pollution des terres, de l’eau qu’on voit à travers le pays sont des dommages souvent irréversibles qui vont durer parfois des siècles pour des populations en métaux lourds, par exemple, et mettre en danger le futur des moyens de subsistance pour la population actuelle et puis surtout pour les générations futures.

Jean-Luc M. : L’accord de partenariat stratégique avec les États-Unis a également suscité des espoirs concernant la paix après des décennies de guerre, notamment avec le Rwanda. Que pensez-vous sur cette question ?

Frederic Mousseau : Un autre aspect important par rapport à tous les espoirs qui ont été créés par l’accord de partenariat stratégique avec les États-Unis, c’est la perspective d’une paix qui finalement viendrait après des décennies de guerre avec en particulier le Rwanda.

Mais ce que dit notre rapport, et notre rapport précédent qui était centré sur le Congo justement, c’est que là-dessus il ne faut pas se leurrer parce que le Rwanda est en fait au cœur du projet américain d’accès aux minerais.

Le Rwanda fait partie vraiment d’un schéma sur lequel les États-Unis ont investi depuis de nombreuses années et même en mettant des sanctions somme toute symboliques sur quelques militaires ou quelques individus liés au M23, finalement les États-Unis ont besoin de travailler avec le Rwanda et ont d’ailleurs des accords en cours pour de l’exportation de tungstène, de coltan, du Rwanda directement vers les États-Unis pour aller vers l’industrie de l’armement.

Jean-Luc M. : Dans ces conditions, que peut-on réellement attendre des États-Unis dans la recherche d’une solution à la guerre qui touche l’Est de la RDC ?

Frederic Mousseau : Là-dessus, ça pose vraiment une question très importante sur les espoirs qui pouvaient être fondés sur une aide potentielle des États-Unis dans cette guerre.

C’est que les États-Unis cherchent en fait à aménager la chèvre et le chou en essayant de faire un deal avec le président congolais tout en préservant les investissements américains au Rwanda.

Et on voit mal comment, dans la situation actuelle, les États-Unis pourraient aller beaucoup plus loin en termes de pression sur le Rwanda.

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Et d’ailleurs on voit bien que maintenant, de nombreux mois après les accords de paix, soi-disant accords de paix et la signature de l’accord de partenariat stratégique, on voit que finalement peu de choses ont changé dans l’Est au niveau de la présence du F-23 et du soutien du Rwanda à Saint-Milice.

Jean-Luc M. : Où nos auditeurs et lecteurs peuvent-ils retrouver votre rapport ainsi que vos autres publications sur la RDC ?

Frederic Mousseau : Voilà, si vous voulez en savoir plus sur notre rapport, il est disponible sur notre site internet, www.oaklandinstitute.org

Et là-dessus vous retrouverez le dernier rapport « Ruée sur les minerais », mais aussi plusieurs rapports sur le Congo à la page dédiée RDC sur notre site web.

Jean-Luc M : Frederic Mousseau, monsieur d’avoir répondu aux questions de La Prunelle RDC.

Frederic Mousseau : Voilà, je vous remercie beaucoup de votre invitation et au plaisir de revenir dans vos programmes très bientôt. Merci.

Propos recueillis par Jean-Luc M.

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